Langues indiennes

Chateaubriand a édité ce texte en 1860 ; il faut souligner qu'il y avait beaucoup plus d'autochtones habitant l'Amérique du Nord à cette époque. Quelques observations de Chateaubriand peuvent aiguillonner notre sensibilité -- on y verra peut-être un eurocentrisme qui n'est pas loin du racisme, si l'on se contente de juger le tout selon l'échelle de nos valeurs actuelles. Mais cinq générations se sont succédé entre 1860 et aujourd'hui. Il faut donc relativiser les écrits de Chateaubriand en fonction des valeurs de son époque.

Dans les tableaux linguistiques, j'ai changé les formats et les traductions pour les rendre plus intelligibles. ME


Quatre langues principales paraissent se partager l'Amérique septentrionale : l'a[l]gonquin et le huron au nord et à l'est, le sioux à l'ouest, et le chicassais au midi ; mais les dialectes différent pour ainsi dire de tribu à tribu. Les Creeks actuels parlent le chicassais mêlé d'algonquin.

L'ancien natchez n'était qu'un dialecte plus doux du chicassais.

Le natchez, comme le huron et l'algonquin, ne connaissait que deux genres, le masculin et le féminin ; il rejetait le neutre. Cela est naturel chez des peuples qui prêtent des sens à tout, qui entendent des voix dans tous les murmures, qui donnent les haines et des amours aux plantes, des désires à l'onde, des esprits immortels aux animaux, des âmes aux rochers. Les noms en natchez ne se déclinaient point : ils prenaient seulement au pluriel la lettre k ou le monosyllabe ki, si le nom finissait par une consonne.

Les verbes se distinguaient par la caractéristique, la terminaison et l'augment. Ainsi les Natchez disaient : T-ija je marche ; ni Tija-ban, je marchais ; ni-ga-Tija, je marcharai ; ni-ki-Tija, je marchai ou j'ai marché.

Il y avait autant de verbes qu'il y avait de substantifs exposés à la même action ; ainsi manger du maïs était un autre verbe que manger du chevreuil ; se promener dans une forêt se disait d'une autre manière que se promener sur une colline. Dans les langues des peuples près de la nature, les verbes sont ou très-multipliés, ou pei nombreux, mais surchargés d'une mulitude de lettres qui en varient les significations : le père, le fils, la femme, le mari, pour exprimer leurs divers sentiments, ont cherché des expressions diverses ; ils ont modifié d'après les passions humaines la parole primitive que Dieu a donnée à l'homme avec l'existence. Le verbe était un, et renfermait tout : l'homme en a tiré les langues avec leurs variations et leurs richesses, langue où l'on trouve pourtant quelques mots radicalement les mêmes, restés comme type ou preuve d'une commune origine.

Le chicassais, racine du natchez, est privé de la lettre r, excepté dans les mots dérivés de l'algonquin, comme arrego, je fais la guerre, qui se prononce avec une sorte de déchirement de son. Le chicassais a des aspirations fréquentes pour le langage des passions violentes, telles que la haine, la colère, la jalousie ; dans les sentiments tendres, dans les descriptions de la nature, ses expressions sont pleines de charme et de pompe.

Les Sioux, que leur tradition fait venir du Mexique sur le haut Mississipi, ont étendu l'empire de leur langue depuis ce fleuve jusqu'aux montagnes Rocheuses, à l'ouest, et jusqu'à la rivière Rouge, au nord : là se trouvent les Cypowois, qui parlent un dialecte de l'algonquin et qui sont ennemis des Sioux.

La langue siouse siffle d'une manière assez désagréable à l'oreille : c'est elle qui a nommé presque tous les fleuves et tous les lieux à l'ouest du canada, le Mississipi, le Missouri, l'Osage, etc. On ne sait rien encore ou presque rien de sa grammaire.

L'algonquin et le huron sont des langues mères de tous les peuples de la partie de l'Amérique septentrionale comprise entre les sources du Mississipi, la baie d'Hudson et l'Atlantique, jusqu'à la côte de la Caroline. Un voyageur qui saurait ces deux langues pourrait parcourir plus de dix-huit cents lieues de pays sans interprète et se faire entendre de plus de cent peuples.

La langue algonquine commençait à l'Acadie et au golfe Saint-Laurent ; tournant du sud-est par le nord jusqu'au sud-ouest, elle embrassait une étendue de douze cents lieues. Les indigènes de la Virginie la parlaient ; au delà dans les Carolines, au midi, dominait la langue chicassaise. L'idiome algonquin, au nord, venait finir chez les Cypowois. Plus loin encore, au septentrion, paraît la langue des Esquimaux ; a l'ouest, la langue algonquine touchait la rive gauche du Mississipi : sur la rive droite règne la langue siouse.

L'algonquin a moins d'énergie que le huron ; mais il est plus doux, plus élégant et plus clair : on l'emploie ordinairement dans les traités ; il passe pour la langue polie ou la langue classique du désert.

Le huron était parlé par le peuple qui lui a donné son nom, et par les Iroquois, colonie de ce peuple.

Le Huron est une langue complète, ayant ses verbes, ses noms, ses pronoms et ses adverbes. Les verbes simples ont une double conjugaison, l'une absolue, l'autre réciproque ; les troisièmes personnes ont les deux genres, et les nombres et les temps suivent le mécansime de la langue grecque.

Les verbes actifs se multiplient à linfini, comme dans la langue chicassaise.

Le huron est sans labiales ; on le parle du gosier, et presque toutes les syllabes sont aspirées. La diphthongue ou forme un son extraordinaire, que s'exprime sans faire aucun mouvement des lèvres. Les missionnaires, ne sachant comment l'indiquer, l'ont écrite par le chiffre 8.

Le génie de cette noble langue consiste surtout à personnifier l'action, c'est-à-dire à tourner le passif par l'actif. Ainsi l'exemple est cité par le père Rasle : « Si vous demandiez à un Européen pourquoi Dieu l'a créé, il vous dirait : C'est pour le connaître, laimer, le servir, et, par ce moyen, mériter la gloire éternelle.

« Un saivage vous répondrait dans la langue huronne : Le Grand Esprit a pensé de nous : Qu'ils me connaissent, qu'ils m'aiment,qu'ils me servenr ; alors je les ferai entrer dans mon illustre félicité. »

La langue huronne ou iroquoise a cinq principaux dialectes.

Cette langue n'a que quatre voyelles, a, e, i, o, et la diphthongue 8, qui tient un peu de la consonne et de la valeur du w anglais ; elle a six consonnes, h, k, n, r, s, t.

Dans le huron, presque tous les noms sont verbes. Il n'y a point d'infinitif ; la racine du verbe est la première personne du présent de l'indicatif.

Il y a trois temps primatifs, dont se forment tous les autres : le présent de l'indicatif, le prétérit indéfini et le future simple affirmatif.

Il n'y a presque pas de substantifs abstraits ; si on en trouve quelques-uns, ils ont été évidemment formés après coup du verbe concret, en modifiant une de ses personnes.

Le huron a un duel comme le grec et deux premières personnes plurielles et duelles. Point d'auxiliaire pour conjuguer les verbes ; point de participes ; point de verbes passifs ; on tourne par l'actif : Je suis aimé ; dites : On m'aime, etc. Point de pronoms pour exprimer les relations dans les verbes : elles se connaissent seulement par l'initiale du verbe, que l'on modifie autant de différenetes fois et d'autant de différentes manières qu'il y a de relations possibles entre les différentes personnes des trois nombres, ce qui est énorme. Aussi ces relations sont-elles la clef de la langue. Lorsqu'on les comprend (elles ont des règles fixes), on n'est plus arrêté.

Une singularité, c'est que, dans les verbes, les impératifs ont une première personne.

Tous les mots de la langue huronne peuvent se composer entre eux. Il est général, à quelques exceptions près, que l'objt du verbe, lorsqu'il n'est pas un nom propre, s'inclut dans le verbe même, et ne fait plus qu'un seul mot ; mais alors le verbe prend la conjugaison du nom ; car tous les noms appartiennent à une conjugaison. Il y en a cinq. Cette langue a un grand nombre de particules expletives, qui seules ne signifient rien, mais qui, répandues dans le discours, lui donnent une grande force et une grande clarté. Les particules ne sont pas toujours les mêmes pour les hommes et pour les femmes. Chaque genre a les siennes propres.

Il y a deux genres, le genre noble, pour les hommes, et le genrre non noble, pour les femmes et les animaux mâles ou femelles. En disant d'un lâche qu'il est une femme, on masculinise le mot femme ; en disant d'une femme qu'elle est un homme, on féminise le mot homme.

La marque du genre noble et do genre non noble, du singulier, du duel et du pluriel, est la même de dans les verbes, lesquels on tous, à chaque temps et à chaque nombre, deux troisièmes personnes, noble et non noble.

Chaque conjugaison est absolue, réfléchie, réciproque et relative. J'en mettrai ici un exemple :

Conjugaison absolueConjugaison réfléchie
Singulier présent de l'indicatifSingulier
Isk8ens 'je hais, etc.'Katats8ens 'Je me has, etc.'
DuelDuel
Tenis8ens 'Toi et moi, etc.'Tiatats8ens. Nous nous, etc.
PlurielPluriel
Te8as8ens 'Vous et nous, etc.'Te8atats8ens 'Vous et nous, etc.'

Pour la conjugaison réciproque on ajoute te à la conjugaison réfléchie, en changeant r en h dans les troisièmes personnes du singulier et du pluriel.

On aura donc :

Tekatats8ens 'Je me hais, mutuo, avec quelqu'un'
Conjugaison relative du même verbe, du même temps
Singulier
Relation de la première personne aux autres
Kons8ens 'Ego te odi, etc.'
Relation de la seconde personne aux autres
Taks8ens 'Tu me'
Relation de la troisième personne masculine aux autres
Raks8ens 'Ille me, etc.'
Relation de la troisième personne féminine aux autres
Saks8ens 'Illa me, etc.'
Relation de la troisième personne indéfinie aux autres
Ionks8ens 'On me hait'
Duel

La relation du duel au duel et au pluriel devient plurielle. On ne metre donc que la relation du duel au singulier.

Relation du duel aux autres personnes
Kenis8ens 'Nos 2 te, etc.'
Les troisième personnes duelles aux autres sont les mêmes que les plurielles.
Pluriel
Relation de la première plurielle aux autres
K8as8ens 'Nos te, etc.'
Relation de la seconde plurielle aux autres
Tak8as8ens 'Vos me'
Relation de la troisième plurielle masculine aux autres
Ronsk8ens 'Illi me'
Relation de la troisième plurielle féiminie aux autres
Ionsks8ens 'Illæ me'
Conjugaison d'un nom
Singulier
Hieronke 'Mon corps'
Tsieronke 'Ton corps'
Raieronke 'Son -- à lui'
Raieronke 'Son -- à elle'
Ieronke 'Le corps de quelqu'un'
Duel
Tenïeronke 'Notre (meum et tuum)'
Iakeniieronke 'Notre (meum et illum)'
Seniieronke 'Votre 2'
Niieronke 'Leur 2 à eux'
Kaniieronke 'Leur 2 à elles'
Pluriel
Te8aieronke 'Notre (nostrum et vestrum)'
Iak8aieronke 'Notre (nostrorum et illorum)'
Et ainsi de tous les noms. Encomparant la conjugaison de ce nom avec la conjugaison absolue du verb isk8ens, je hais, on voit que ce sont absolument les mêmes modifiations aux trois nombres : k pour la première personne, s pour la seconde ; r pour la troisième, ka pour la troisième non noble, ni pour le duel. Pour le pluriel, on redouble te8a, se8a, rati, konti, changeant k en te8a, s en se8a, ra en rati, k on konti, etc.

La relation dans la parenté est toujours du plus grand au plus petit. Exemple :

Le verbe vouloir ne se peut traduire en iroquois., On se serd de ikire, penser ; ainsi :

Les verbes qui expriment une chose que n'existe plus au moment où l'on parle n'ont point de parfait, mais seulement un imparfait, comme ronnhek8e, imparfait, il a vécu, il ne vit plus. Par analogie à cette règle : si j'ai aimé quelqu'un et si je l'aime encore, je me servirai du parfait kenon8ehon. Si je ne l'aime plus, je me servirai de l'imparfait kenon8esk8e : je l'aimais, mais ne ne l'aime plus : voilà pour les temps.

Quant aux personnes, les verbes qui expriment une chose que l'on ne fait pas volontairement n'ont pas de premières personnes, mais seulement une troisième relative aux autres. Ainsi, j'éternue, te8akitsionh8a, relation de la troisième à la premier : cela m'éternue ou me fait éternuner.

Je bâillem te8akskara8ata, même relation de la troisième non noble à la première 8ak, cela m'ouvre la bouche. La seconde personne, tu bâilles, tu éternues, sera la relation de la même troisième personne non noble à la seconde tesatsionk8a, tesaskara8ata, etc.

Pour les termes des verbes, ou régimes indirects, il y a une variété suffisante de modifications aux finales qui les expriment intelligiblement ; et ces modifications sont soumises à des règles fixes.

Kninons, j'achète. Kehninonse, j'achète pour quelqu'un. Kehninon, j'achète de quelqu'un. Katennietha, j'envoie. Kehnieta, j'envoie par quelqu'un. Keiatennietennis, j'envoie à quelqu'un.

De seul examen de es langues, il résulte que des peuples par nous surnommés sauvages étaient fort avancés dans cette civilisation qui tient à la combinaison des idées. Les détails de leur gouvernement confirmeront de plus en plus cette verité.


Chateaubriand. 1860. Voyage en Amérique: Études historiques. Paris: J. Vermot, Libraire-éditeur. Texte des pages 294-302.
Michael Everson, Evertype, Westport, 2001-09-21